Inciter à la prise de risque
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Dans les années 70, la théorie "Principal – Agent" ou "Centre – Périphérie" visait à modéliser les asymétries d’information – ou de critères – entre les actionnaires et les dirigeants opérationnels des entreprises. Elle s’appliquait aussi à des mécanismes de décentralisation au sein des entreprises, lorsque les efforts des salariés n’étaient pas directement observables. Ces modélisations donnent la forme des mécanismes d’incitation à mettre en place conduisant l’entreprise à un optimum de second rang (L'optimum est de second rang car la contrainte informationnelle - les agents ne disposent pas de toute l'information - engendre, malgré les mécanismes d'incitation, une perte d'efficacité).
Ces modèles prennent en compte l'existence d'incertitudes, mais ne sont pas totalement adaptés à la décentralisation et au pilotage en environnement risqué. Quelques travaux sur la décentralisation de critères RAROC ou de pilotage par les risques commencent à apparaître, sans apporter de modèle simple de référence (Cf. "Economic capital allocation under liquidity constraints" de Fernando Mierzejewski, Université Catholique de Louvain, 2006).
Pourtant, la question essentielle en entreprise est de définir les "budgets de risque" propres à chaque unité opérationnelle : alors, localement, les acteurs agissent au mieux, tout en laissant au niveau du groupe, la mesure et la maîtrise de l’ensemble de ses risques. Le fonctionnement d'une entreprise repose finalement sur des mécanismes d’incitation à la prise de risques. Même si la maîtrise globale des risques et le pilotage de l’ensemble, au travers d’un dispositif adapté, sont nécessaires, il n’y a création de valeur que si il y a prise de risques.
Les Banques et Bâle 2 ne semblent pas avoir trouvé le dispositif parfait – c’est le moins qu’on puisse dire – bien que ce soit le coeur même des préoccupations du Comité de Bâle.
Qu’est-ce qui fait défaut ?
L’anormalité des profils de risque
Il n'est pas forcément "irrationnel" de jouer au loto, même si l'espérance de gain est négative. La structure des gains et des probabilités rend possible le fait de gagner un lot très important. Un tel lot étant susceptible de changer radicalement la vie du gagnant, il est rationnel de payer pour cette éventualité (même raisonnement qu’une prime d’assurance vis-à-vis d’une catastrophe éventuelle). De telles considérations sont à la base de l'économie expérimentale ou comportementale et ont valu à Danny Kahneman, psychologue, de recevoir le prix Nobel d’économie en 2002 et d'être aujourd'hui en vogue à la Maison Blanche (L'éditorialiste-vedette du New York Times, David Brooks, en a fait un sujet à la mode. Il était également membre de la Commission Stiglitz - Sen - Fitoussi).
On comprend alors que la recherche de gains par les traders entraîne une prise de risque que la VaR mesure difficilement... Il ne s'agit pas de considérer que les traders "jouent au loto", mais d'accepter l'idée que la structure de probabilité et le profil de risque des traders s'accommodent mal d'une représentation par une loi normale, ou même par une sophistication de cette dernière. La diversification des produits et des traders peut offrir à la Banque un profil de risque plus standard, mais il convient de penser les "incentives" avec des limites de risque en cohérence avec cette réalité. Il faut surtout accepter l'hypothèse que ces anormalités de profil de risque rendent réellement possible la création de valeur opérée dans les mécanismes de transfert de risque (conception des produits, vente et couverture). Les travaux de Kahneman sur la prospect theory (ou Théorie des Perspectives : sur la base de constats empiriques, elle décrit la manière dont les individus évaluent de façon asymétrique leurs perspectives de gain et de perte) permettront peut-être de repenser la théorie Principal – Agent dans un cadre pertinent pour une salle de marché.
La mauvaise prise en compte des engagements
Au-delà de ce profil de risque instantané, il faut bien considérer la dimension spécifique de l'industrie de la banque. Son cycle de production est inversé. Le "produit" (financement comme produit structuré ou même intermédiation dans certains cas) est vendu avant d'être réellement "produit". Nous avons détaillé ailleurs ce point : la production elle-même est, en fait, la chaîne de couvertures imparfaites permettant de dégager une marge (cf. Etude OTC Conseil "
Repenser le modèle économique des BFI"). Dès lors, le montant des marges – dégagées ou non – n'est pas encore connu lors du calcul des bonus. Le paiement des bonus étalé sur plusieurs années, avec la possibilité d'ajuster les versements des années suivantes en cas de pertes, est un dispositif assez cohérent avec cette réalité (c'est ce qui a été retenu par les établissements français et devait être retenu lors du G20). Mais cela reste une simplification car le risque généré tout le long de la chaîne de couvertures n'est pas réellement mesuré. Ce point est complexe et seule une véritable avancée conceptuelle – une approche "produit" au sein des BFI – permettra de mieux définir l'assiette des gains et la contribution de chacun à cette création de valeur.
Cette question du risque et de l’horizon temporel est au coeur du besoin de reformulation du modèle "Principal – Agent" avec la nécessaire convergence des horizons du Principal (la Direction Générale) et des Agents (le Front-Office).
Politique sociale et politique d’entreprise
Cette question de convergence des intérêts se pose également entre agents Front-Office et équipes support. Nous avons proposé ailleurs (cf. étude OTC Conseil "Repenser le modèle économique des BFI) des organisations qui rééquilibrent motivations et responsabilisations au sein des BFI. Les déséquilibres entre FO et support sont, en effet, des sources de risques opérationnels majeurs. Plus généralement, se pose la question de base pour la gestion de l'entreprise, liant l'accumulation de son capital humain au bon fonctionnement des process.
Bien sûr, une politique interne se conçoit en fonction de la politique de rémunération. Cette dernière, si elle doit être "fair" (Rémunération sur la base d'une éventuelle productivité marginale avec une vision élargie tenant compte des risques engendrés ), se veut en ligne avec les "salaires de marché". Le risque de surenchère entre entreprises existe toujours. Par exemple, les grands clubs de basket aux Etats-Unis ont conclu un accord pour ne pas se débaucher mutuellement leurs joueurs de façon à éviter l'inflation salariale. Mais, de telles pratiques sont assez loin des références libérales au "marché" qui sont celles des banques...
Il est intéressant de remarquer que la distribution des bonus sur plusieurs années apporte une forme de fidélisation des opérateurs, et ainsi, une double réponse. Toutefois, l'enjeu reste fondamentalement celui de la juste mesure de la Valeur Ajoutée des Front-Officers et de la reconnaissance de cette dernière.
Si le management de l'entreprise doit s'interroger sur la "juste rémunération" de ses salariés, le "pilotage" politique doit en faire de même. De l'interventionnisme sur les modalités de règlement des bonus à la fiscalité directe, tout est actuellement étudié pour faire avancer le "dossier des rémunérations". Jeter l'anathème sur les traders et leurs bonus n'explique ni ne solutionne la crise. Mais la contribution de tous, via l'endettement public, au sauvetage du système financier oblige à un travail en profondeur. Que ce système soit accusé d'avoir "pris en otage" l'économie réelle doit attirer notre attention sur son rôle, sa contribution et donc sa Valeur Ajoutée au sein de nos économies •