OTC Conseil - Selon vous, entre la taxe Carbone et le marché Carbone, quelle est la meilleure réponse économique à apporter aux enjeux du changement climatique ?
Roger Guesnerie - Avant tout, il faut un accord international, style protocole de Kyoto ; des quotas qui mettent en jeu la responsabilité des pays, des accords collectifs entre pays ou entre groupe de pays... Ensuite, la question est : "Comment faire au mieux chez soi pour le respecter ?" Ce qu’on fait en Europe et ce qu‘on va faire aux États-Unis, c’est probablement mettre en place des marchés de permis d’émissions pour l’industrie. Celles-ci représentent presque la moitié des émissions – moins en France – et la question qui reste ouverte, c’est de savoir comment on traite le reste, les émissions dites "diffuses".
L’option permis d’émissions est un choix quelque peu paradoxal; il vaudrait sans doute mieux taxer les émissions du secteur industriel plutôt que de mettre en place un marché. Je pense que les arguments en faveur du marché contre la mise en place d’une taxe Carbone pour l’industrie ne sont pas convaincants, et la plupart des économistes que j’ai rencontrés aux Etats-Unis sont en accord avec moi sur ce point.
Pourquoi l’a-t-on fait en Europe ? – parce que les règles européennes sont telles qu’on peut mettre en place un marché sans unanimité, alors que la règle de l’unanimité est nécessaire dans le cas d’une taxe. Les gens ne se sont pas rendus compte que c’est la même chose d’un point de vue économique. La raison est à peu près la même aux Etats-Unis : les citoyens américains croient qu’un marché ne fait pas augmenter les prix, et qu’une taxe les fait augmenter. C’est à nouveau à mon avis pour de mauvaises raisons qu’on choisit le marché contre la taxe.
OTC Conseil - Quel est l’argument à la mise en place du marché dit de Cap & Trade aux US ?
Roger Guesnerie - L’argument pour le marché est le suivant : mettre en place des marchés en Europe et aux Etats Unis est censé mener à une logique d’élargissement. C’est un pari, je ne sais pas s’il est justifié : il n’est pas sûr que l’on puisse étendre facilement les marchés. Au niveau des émissions industrielles, le marché comme la taxe ont des effets à peu près semblables, c’est-à-dire qu’ils conduisent à renchérir les prix des biens, via les coûts marginaux, et ceci identiquement pour des valeurs équivalentes du permis et de la taxe. Le marché risque de conduire à une volatilité de prix qui n’a pas de raison profonde, qui reflète relativement peu d’information pertinente sur l’affaire qui nous intéresse c’est-à-dire la diminution des GES (CO2).
OTC Conseil - La taxe faciliterait-elle l’élargissement du périmètre à d’autres acteurs comme souhaitent le faire les Etats-Unis ?
Roger Guesnerie - On pourrait envisager une taxe Carbone s’appliquant aux émissions diffuses. Doit-on taxer le carbone provenant de la consommation finale, dans l’habitat par exemple?
L’argument : c’est une bonne idée de refléter dans les prix la valeur du carbone ; le contre-argument : du point de vue redistributif, c’est un peu difficile à assumer (une taxe Carbone pénalise plus les faibles revenus).
Du point de vue technique, ce n’est pas facile de tout mesurer. Mais si vous faites payer plus cher le fuel, au prorata de la quantité de carbone contenue dans le fuel, c’est possible. Sur l’essence, même si la différence est mineure, c’est également possible. Par ailleurs, il y aurait un moyen très simple de taxer le carbone (pourquoi faire compliqué quant on peut faire simple…): taxer le charbon ou le pétrole soit à la production, soit à l’entrée sur le territoire, à une valeur qui correspond à la taxe Carbone qu’on veut in fine faire apparaître sur les consommations diffuses.
OTC Conseil - Quelles difficultés du point de vue des principes du libre échange ?
Roger Guesnerie - Les politiques climatiques posent un problème analogue à celui rencontré par les Soviétiques en 1917 : peut-on construire le socialisme dans un seul pays ? Peut-on faire une politique climatique dans une seule partie du monde ?
Une politique climatique rigoureuse va entraîner des fuites : si les grands pollueurs industriels se délocalisaient ; non seulement on perdrait les industries, mais on augmenterait les émissions globales au plan mondial, ce qui est totalement contreproductif !
D’où la nécessité d’un accord international plus large. Ou des ajustements tarifaires aux frontières comme ceux vivement rejetés par l’Europe, mais que mettront peut-être en place les américains. L’idée est la suivante : taxer le carbone à l’entrée est possible ; les produits incorporant du carbone taxé, c’est-à-dire avec moins de carbone incorporé, devraient d’ailleurs non seulement être détaxés mais subventionnés. On craint parfois une dérive protectionniste, mais un ajustement aux frontières est indispensable en l’absence d’accord international. Certes, voilà quelque chose de très difficile à faire passer…
OTC Conseil - Le plan américain prévoit une mise aux enchères des quotas ; quel impact selon vous?
Roger Guesnerie - Les États-Unis ont choisi le marché sans doute parce que le citoyen américain n’aime pas les taxes. En Europe, les quotas ne sont pas payants pour l’instant, mais vont, au moins partiellement, le devenir. La question est de savoir ce qu’on fait des produits de ces ventes aux enchères : on retrouve la même question qu’avec la taxe Carbone.
Sans se prononcer sur la pression fiscale souhaitable, il faut noter que pour un niveau de pression fiscale souhaité, il serait intelligent de montrer que le prélèvement carbone remplace d’autres prélèvements : c’est une condition politique de son succès.
OTC Conseil - 2015 vous paraît être une cible envisageable pour un rapprochement des marchés carbone US et européen ?
Roger Guesnerie - Les experts laissent entendre que la mise en communication des marchés ne sera pas simple. Le problème reste essentiellement géopolitique : il faut trouver une nation leader qui mette son poids dans la balance pour obtenir un accord avec les pays en développement. Ce qui nécessite de susciter l’adhésion de ces pays qui, pour des raisons tout à fait compréhensibles, n’ont pas envie de payer cher pour régler les enjeux climatiques.